19 mars 2008
Cruising, de William Friedkin
Synopsis : La police new-yorkaise enquête sur deux meurtres d'homosexuels appartenant à la tendance sado-masochiste, qu'elle pense être dus au même tueur. Le capitaine David Edelson, chargé de l'affaire, propose à un jeune policier en uniforme, Steve Burns - qui possède les caractéristiques physiques des victimes - d'infiltrer la communauté gay. Comme il ambitionne de devenir "enquêteur", Steve, voyant la possibilité d'une rapide promotion, accepte, en dépit du danger qu'il encourt. Installé dans un appartement de Greenwich Village, Steve fréquente toutes les nuits les lieux de rendez-vous homosexuels : bars, discothèques, boîtes de nuit, jardins publics. L'assassin, habillé d'un blouson de cuir à pièces métalliques cliquetantes, porteur d'une casquette de motocycliste et le visage dissimulé derrière des lunettes de soleil, frappe par deux fois encore..
Si certes Friedkin s'est planté dans sa carrière (c'est indéniable), il ne faut pas oublier des oeuvres comme L'exorciste, French Connection, Police Federale Los Angeles, le Convoi de la peur et ce Cruising, qui constituent un panel des plus grands films américains de ces trente dernières années. Ce qui caracterise le cinéma de Friedkin, c'est son ambiguité. Ses films troublent, agaçent... mais fascinent souvent. C'est le cas de Cruising, tiré d'un fait divers, qui exerce un pouvoir à la fois fascinateur et répulsif.
Cruising fut un échec considérable, intervenant après celui du Convoi de la peur quelques années plus tôt, échec qui l'affligeat. A l'époque du tournage, la communauté gay s'etait divisée : ceux qui ont accepté le film et les détracteurs qui s'y sont formellement opposés, empêchant ainsi le tournage d'arriver à son terme. Certains pensaient en effet que le film constituait une atteinte à la communauté gay. Friedkin expliquait pourtant que le film reflètait la realité qui lui avait été montrée. Ainsi, son film s'apparente à un documentaire du milieu Sado-Maso Underground new-yorkais au début des années 1980.
Particulièrement abject, Cruising s'attache à nous raconter la sombre histoire de Steve Burns (Al Pacino méconaissable), chargé d'infiltrer le milieu gay new-yorkais, afin de traquer un sérial-killer. Toute la thèmatique de Friedkin en somme : un héros qui traque sa proie jusqu'à en perdre ses propres repères. Steve s'acclimate très rapidement à cet « univers » qui lui est étranger. Il le dit lui-même quand son supérieur le charge de cette « mission ». Au fil de son enquête, le personnage de Steve semble évoluer. Ce n'est plus le flic discret et ambitieux du début. En ce sens, le film décrit une transformation, comme souvent chez Friedkin. Cette « expérience » lui donnera de l'assurance, mais le confrontera en même temps à ses propres ambivalences : Steve peut à tout instant basculer de « l'autre cotê ». A cet égard, Friedkin clôt son film laissant le spectateur dans le doûte le plus total : Steve finit-il comme eux ? a-t-il changé ?...
Cruising est donc un film sur les apparences : qui est vraiment le héros ? comme la plupart des personnages friedkiniens, souvent ambigus au possible (de Popeye Doyle dans French Connection à Richard Chance de Police Federale Los Angeles) on en sait peu sur Steve Burns. A ce sujet, Friedkin s'exprime : « Des influences comme Samuel Beckett et Harold Pinter m'ont appris que l'on ne sait rien sur les personnages, ils ne font que parler simplement, discuter, mentent peut-être. Ce qu'ils disent n'est peut-être pas la vérité. On a très peu d'indices pour savoir qui ils sont vraiment ou ce qu'ils pensent. Il n'y a que leur comportement et ce qu'ils disent. ». Ces dires confirment l'une des séquences de Cruising : au début du film, l'un des tueurs descend un escalier. Un peu plus tard, le même plan, mais cette fois centré sur Steve. Friedkin laisse planer le doûte sur l'identité du tueur. Friedkin expliquait que personne n'avait jamais su si un tueur était à l'origine de tous ces meurtres. Quand on connaît un peu le cinéaste, on peut imaginer qu'il s'agit d'un pretexte pour réaliser un film sur les troubles de l'identité.
Les dernières séquences du film reflètent bien cette démarche: Steve se regarde dans le miroir, se demandant : qui suis-je réellement ? et finit par interpeller le spectateur : savez réellement qui je suis ? en somme, je ne suis pas ce que vous pensez. Ce qu'on voit en surface n'est qu'une illusion. Dans Police Federale Los Angeles, Richard Chance voulait venger son partenaire, abattu par des truands. Mais jusqu'ou pouvait-il aller pour atteindre la frontière ?
Quand on arrive au terme du métrage, on ne sait pas quoi penser de ce Cruising. C'est seulement avec le recul qu'on encaisse. Un film plutôt étrange, mais fascinant en soi. Archétype même du film qu'on aime ou qu'on déteste.
23 mars 2007
Macadam Cowboy, de John Schlesinger
Synopsis : Joe Buck est un Texan qui monte à
New York pour y tester ses charmes de gigolo. Il perd rapidement ses
illusions et, sans un sou, fait la connaissance de Ratso Rizzo, un
être maladif et lui aussi complètement démuni.
Ils vont partager leur sort misérable dans les bas-fonds
new-yorkais.
Depuis sa sortie en 1969, le film de John
Schlesinger, lauréat de trois Oscars, a conservé toute
sa puissance. Comme beaucoup de films de la période,
L’Épouvantail de Schatzberg par exemple, Macadam
Cowboy, s'attache à nous raconter le destin de deux
losers, pleins d’ambition, à la poursuite du rêve
américain, dans l’Amérique des années 60. John
Schlesinger, à travers deux êtres attachants, perdus
dans la foule new-yorkaise, en quête de bonheur, d’amour et
d’argent, nous restitue une vision sombre de l’Amérique et
de la société qu’elle engendre.
Ce très
beau film contient de nombreuses similitudes avec des œuvres de la
même période. Dans Alice n’est plus ici de
Martin Scorsese, Alice rêve depuis son plus jeune âge de
devenir une star de la chanson. Adulte, son rêve se prolongera.
Elle ira jusqu’au bout et y parviendra malgré les
difficultés auxquelles elle devra faire face. Dans Easy
Rider de Denis Hooper, les deux motards sillonnent toute
l’Amérique dans un but précis : vivre et se sentir
libre. Thématique récurrente dans le cinéma
américain des années 70, qu’on appelle communément
l’American Dream.
Dans Macadam Cowboy, Joe
Buck, jeune homme naïf mais ambitieux, désire quitter son
Texas natal, préférant l’agitation des grandes
métropoles. Dans le greyhound qui le conduit à
New-York, roulant jour et nuit d‘Ouest en Est, Joe revoit son passé
défiler, douloureux, illustré par des flash-back
récurrents : parents absents, viol de sa petite amie. Dans le
Point limite Zéro de Sarafian, Kowalski, le héros
du film fait le pari de rallier San Francisco à Denver en
moins de 15 heures. De la même manière que Joe, son
passé est évoqué par l’utilisation de
flash-back : Kowalski est un ex-pilote de course, vétéran
du Vietnam et ancien policier traumatisé par le viol auquel il
a assisté durant son service. Le rapprochement est inévitable.
Joe et Kowalski sont deux losers, qui après tant d’années
d’échecs personnels souhaitent fuir, qu’importe la
destination, afin d’échapper à leur fatalité.
Les
premières séquences dans la métropole rappellent
celles d'Un Shérif à New-York. Comme Eastwood
dans le film de Siegel, la tenue vestimentaire de Joe jure avec celle
des citadins. Joe Buck, comme la plupart des anti-héros des
années 70, (Travis Bickle de Taxi Driver, Lion de L'Epouvantail), apparaît en dehors du cadre et rêve
de l‘intégrer. C'est un exclu de la société de
consommation. Joe est un éternel enfant, perdu dans son
imaginaire, persuadé d’être une sorte de héros
des temps modernes. Il ne perçoit pas la frontière
entre le rêve d’enfant et la réalité d’adulte.
Ce sera Ratso Rizzo, être infirme et tout aussi démuni
que lui, qui lui fera prendre conscience de la dure réalité
de la vie en lui disant que son jeu de cowboy n’impressionne
personne hormis les homosexuels. « Tu ne vas pas me dire que
John Wayne était PD ! » rétorque Joe. Le côté
candide et immature du personnage refait surface.
Joe arpente
les avenues de New-York, bercé par le rêve Américain,
relayé par une radio « ne vous inquiétez pas
pour votre avenir [...] nous vous aiderons. Vous avez besoin d'argent
? nous vous en donnerons. ». Un contraste avec le New-York
filmé par John Schlesinger, plus sale que jamais, ou Joe
côtoie la faune urbaine : drogués, prostitué(e)s... Le
spectateur suivra son parcours initiatique, suivi de ses premières
désillusions et son passé douloureux qui revient comme
un leitmotiv.
Dans les dernières séquences
du film, Joe et Ratso se retrouvent dans le bus qui les conduit à
Miami, incarnation parfaite du rêve américain. Comme
beaucoup de « héros » du cinéma américain
des années 70, certains l'atteignent, épuisés,
d'autres, meurent d'épuisement. Un excès d'énergie
dépensée pour reprendre l'une des théories
défendue par Jean Baptiste Thoret dans son ouvrage sur le
cinéma américain des années 70. Les dernières
images du film, le visage de Ratso, mort, baigne dans les reflets du
soleil de Miami, symbole d'une âme perdue. Entre les deux
hommes, naîtra une affection fraternelle, prétexte saisi
par John Schlesinger, pour aborder le sujet de l'homosexualité.
Une belle histoire d'amour en somme.
